La nomination du Premier Ministre Ilunkamba par le Président Tshisekedi est ovationnée comme un acte marquant un pas décisif vers le bon fonctionnement institutionnel de l’Etat en RDC.

Les exigences puritanistes d’un candidat porteur de sainteté politique étaient déjà à la lisière d’une lubie irréaliste. Le choix est révélateur. Le Professeur d’économie, technocrate du plan et ancien conseiller économico-financier du Marechal Mobutu, porte un potentiel discernable en conformité avec l’idéologie «changementistetshiskedien». Sinon, il aurait aussi été rejeté. Ainsi donc, il est raisonnable et réaliste de concéder au Chef de l’Etat son choix et de le respecter. L’UDPS commence à baigner dans la realpolitik.

Cependant, force est de souligner qu’il y a un écart entre les exigences politiciennes d’une nomination et les impératifs de performance fonctionnelle d’un premier ministre au regard des défis et enjeux inhérents à la mission d’une dispensation sociétale. J.Kabila a réalisé la démocratisation régénérative de la RDC. F.Tshisekedi est appelé à accélérer la navigation vers un Congo Emergent. Dans cette optique, transcendant les acclamations politiciennes aussi bien que les réprobations négationnistes, cette réflexion soutient que les impératifs politiques et économiques de cette dispensation exigent une primature énergique et performante. Dans ce cas de figure, la technocratie-économiste du Professeur Premier Ministre a besoin urgemment d’un encadrement stratégique et opérationnel pour une primature à haute vélocité opérationnelle et à haute productivité gouvernementale. La mission de l’accélération de la navigation de la RDC vers l’émergence nécessite, dans le contexte d’une visqueuse dualité dans la gestion de l’Etat, le déploiement d’un leadership FORT et innovant. Les espoirs de la population liées à la perception quasi-messianique du nouveau président (émanant d’une UDPS qui pendant 38 ans promettait monts et merveilles), le devoir de faire cheminer rapidement la RDC vers son destin de grandeur, et aussi les regards de la communauté internationale qui attend les prouesses promises, exigent une primature rayonnante et innovante.

1. LES LIMITES ACADEMICO-TECHNOCRATIQUES DANS LE CHAMP POLITIQUE PATRIMONIALISTE ET LA GESTION ETATIQUE DUALISTE.
Sur cette problématique, je partage l’inquiétude implicite du Professeur Adolphe Voto dans sa pertinente réflexion au titre éloquent : «La République des Professeurs» (Scoop RDC, 22 Mai 2019). Il fait remarquer implicitement que sous le Marechal Mobutu six professeurs exercèrent la fonction de premier ministre sans performances fulgurantes. Mais, ne péchons pas par objection instinctive. Avoir un premier ministre académicien est déjà un atout pour ce poste. Et mieux encore, un académicien porteur d’une longue et épaisse expérience sur plus de 40 ans, allant de la planification aux finances publiques et au business, est très rarissime. Cependant, en RDC on semble oublier que dans toute démocratie à exécutif bicéphale, avec un gouvernement porté par une méga-coalition (avec des sous-coalitions et regroupements politiques), le poste de premier ministre est éminemment politique : la technocratie vient en appui. Il s’agit ici de la politique au double sens des dynamiques relatives aux luttes pour le pouvoir et les adversités des acteurs politiques en fonction, mais aussi d’un leadership du pouvoir impulsant les choix stratégiques pour le développement. Ce dernier aspect est même très capital comme explicité dans le deuxième argument de ce point.
La science et la technocratie mises en avant au poste de premier ministre, surtout dans un contexte de multicoalition, se buttent irrémédiablement à la viscosité, aux impondérables et surtout aux subjectivités partisanes des acteurs politiques en sous-éclosion républicaine – comme c’est le cas en RDC. Force est de relever, à cet égard, que dans le contexte actuel de la dualité politique dans la gestion de l’Etat entre le FCC et le CACH – avec leurs hétérogénéités et contrariétés internes respectives – le premier ministre sera aussi le premier arbitre des tensions et collisions politiciennes dans le gouvernement. Celui-ci sera composé des politiciens aux origines et trajectoires politiques initialement antagoniques, voire juxtaposées. Chaque groupe va y aligner ses irréductibles aux postes ministériels. Comme relevé dans une autre réflexion, le premier ministre devra donc avoir une capacité aiguisée de leadership politique proactif. Cela lui permettra d’assister le président de la République dans la prévention et la gestion de ces contradictions au sein d’un gouvernement porteur de divers clivages politiques. Donc, dans ce cas de figure, le premier ministre a beau avoir la maestria académique et technocratique, mais s’il n’est pas porteur d’un leadership politique solide capable de gérer les politiciens égotistes et partisans occupant les postes ministériels, une impotence fonctionnelle va éclore. Cela rendra pratiquement impossible la réalisation du programme de gouvernement – qui est une exigence constitutionnelle et un impératif développemental.
Le deuxième aspect de la problématique me semble même plus déterminant. Le champ politique Congolais est dominé par des politiciens patrimonialistes. Il s’agit des caciques et rentiers patentés tapis dans toutes les familles politiques qui vont gérer l’Etat. Leur loyauté est plus tournée vers leurs chefs politiques, les intérêts partisans et l’accumulation matérielle personnelle. Ainsi donc, il est fort probable qu’aux postes ministériels ils fassent opérer à l’Etat des choix en politiques publiques et des allocations subséquentes des ressources qui ne répondent pas à la rationalité républicaine. Dans ce contexte, le premier ministre doit absolument déployer une robuste volonté de puissance. Il devra faire triompher les projets de développement justes et favoriser une redistribution équitable des revenus en faveur des populations. Plus important, dans l’optique du changement prôné par le chef de l’Etat, le premier ministre devra être d’une volonté draconienne pour sévir contre la corruption et les détournements émanant de certains apparatchiks imperméables à l’éthique politique. Cela veut dire que le premier ministre est en réalité le leader vigoureux régulateur des propensions déviantes au sein même du gouvernement. Cette fonction, ou cette vertu de leadership FORT, lui permet de faciliter la tâche du président de la République, par une gestion directionnelle implacable des ministres et leurs cabinets. Cela peut permettre au chef de l’Etat de se concentrer sur d’autres tâches complexes – notamment la transformation de l’homme, la sécurité, la diplomatie et la géostratégie.

2. LE CHANGEMENT, LES INNOVATIONS ET LES PROJETS PROPULSEURS VERS UN CONGO EMERGENT
En Leadership gouvernemental, tout comme en management opérationnel, le changement est essentiellement impulsé par l’innovation. Celle-ci se matérialise par des idées et valeurs nouvelles et des projets «gamechangers ». Donc, l’idéologie «changementistetshisekedien» doit nécessairement avoir une fulgurante source d’impulsion à la primature. C’est elle qui gère la conception et la matérialisation de la politique générale de l’Etat. En d’autres termes, le premier ministre de la dispensation du changement devra impérativement se distinguer par une ambition de distinction dans la praxis gouvernementale. Cela se traduit par des projets innovants en phase avec les percées technologiques modernes. Des projets enclenchant tangiblement la montée rayonnante de la RDC comme foyer de meilleures organisations et de meilleures productivités. Il faudra donc au premier ministre, au-delà de la technocratie, un leadership gouvernemental imaginatif, créatif, énergique. Cela grâce à une primature de mutation, ayant des tentacules incitatives et motivantes sur les ministres et administrateurs des régies et entreprises publiques pour des résultats et des performances tangibles (une primature effervescente à la Matata, qui faisait vibrer son gouvernement).
Politiquement, on doit souligner que le Président F.Tshisekedi fait face à la compétition larvée (pour ne pas dire à l’adversité latente) interne à la coalition FCC-CACH et à une hostilité externe grandissante incarnée par l’opposition. Les opposants se réorganisent pour combler le vide laissé par l’UDPS. Avec le retour de Moise Katumbi et l’arrivée imminente de Jean-Pierre Bemba, les opposants suivront la performance du gouvernement à la loupe. Ils exploiteront sans pitié les dysfonctionnements du gouvernement, les ratées des ministres, pour clouer le président de la République au pilori. Le Président Tshisekedi va vivre l’intensité des écorchures radicales de l’opposition – que lui-même avait fait subir au régime Kabila. Dans la perspective des prochaines échéances électorales en 2023, l’argumentaire des opposants se basera sur l’opérationnalisation du gouvernement par le leader de l’UDPS – qui était censée avoir préparé les recettes de la bonne gouvernance pendant plus de 38 ans. Il doit immédiatement et impérativement faire fonctionner un gouvernement performant. Dans cette situation, le premier ministre est un acteur déterminant sur le futur politique du président, voire de son parti politique. S’il démarre avec lourdeur technocratique dénuée de créativité en actions novatrices démontrant l’élan de mutation accélérée, la crédibilité du président de la République va en pâtir. Le changement apparaitra comme un credo politicien dénué de doctrine substantielle de gouvernance transformationnelle.

CONCLUSION :UNE PRIMATURE INGENIEUSE PRODUCTRICE DE LA LEGITIMITE DE PERFORMANCE
Pour toutes les raisons éclairées ci-dessus, les aléas relevés exigent une primature ingénieuse, créative, et propulsant le gouvernement pour des performances développementales. Il est donc impérieux que le Premier Ministre Ilunkamba ait un cirecteur de Cabinet et des conseilleurs principaux énergiques, porteurs de «l’esprit du changementisme gouvernemental stratégique et opérationnel». Le Prof. Ilunkamba devra éviter les novices et autres conseillers prédateurs-fantaisistes recommandés par les apparatchiks. Son staff stratégique (dircab, dircaba, consp) doit absolument être doté des connaissances approfondies des dossiers, des projets et des questions majeures d’Etat, afin de capitaliser les acquis de la dispensation passée. Mais, au regard de l’idéologie changementiste, ils doivent nécessairement être imaginatifs et concepteurs pour que la primature propose ou promeuve les nouveaux projets structurants à large impact de transformation sur la société. Bien plus, la primature de cette dispensation tshisekedienne doit absolument se distinguer par une minutieuse et rigoureuse capacité de contrôle des Objectifs, Résultats et Impacts des ministères sur la société. Il faut que la Primature produise très rapidement la légitimité de performance en faveur du régime du Président Tshisekedi.
C’est sur ce plan de l’accélération du développement que le changement doit être matérialisé. La mutation totale de la RDC a besoin des innovations substantielles dans les procédures et praxis gouvernementales. Celles-ci sont capables de maximiser les richesses nouvelles et de matérialiser les projets de grande envergure démontrant l’imaginaire du leadership ayant intériorisé la destinée nationale du Congo Etoile Brillante au Cœur de l’Afrique. A cet égard, l’un de reproches formulés contre le régime de J.Kabila est qu’en 18 ans de pouvoir, malgré la stabilisation macroéconomique et la relance de la croissance économique (toutes appréciables), est le blocage de l’économie au niveau extractif. Il s’y ajoute le déficit en projets infrastructurels structurants opérationnels, conjugué aux déficiences en percées technologiques. Ainsi, malgré les modestes progrès réalisés et indéniables, la RDC (qui fut dans une situation abyssale avant J.Kabila), n’a pas su éclore comme un foyer industriel ou économico-financier moderne. C’est sur ce plan que le régime Tshisekediste a la mission de déclencher une véritable transmutation économique fulgurante, avec des remarquables projets structurants de diversification et de densification industrielle donnant à la RDC des avantages compétitifs robustes. Sur ce plan le changement consiste à transformer la RDC en foyer de luminescence économique en Afrique Centrale. Donc, le Chef de l’Etat est appelé à intérioriser et à actionner un «changementisme développemental» en tandem avec un premier ministre porteur de génie de pilotage d’une navigation accélérée vers la RDC Emergente.

Hubert KabasuBabuKatulondi
Libre-penseur et écrivain

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