La nouvelle des sanctions du Département d’Etat des USA contre Corneille Nangaa, président de la CENI, et d’autres autorités Congolaises, a surpris les Congolais.

Mais, c’est une plume frêle sur une surface d’eau placide et non un pavé dans la marre boueuse, car la corruption dont il est question n’y est aucunement démontrée. Cependant, cette surprise porte plus sur l’inutilité de telles sanctions, plus d’un mois après l’élection présidentielle et la passation pacifique du pouvoir à la tête de l’Etat.
On s’imagine toujours un Département d’Etat très rationnel, calibrant les sanctions pour protéger les intérêts des USA et apporter des solutions aux situations présentant un péril sécuritaire mondial. Mais, dans le cas de ces sanctions, elles sont d’une étonnante légèreté, par leur obsolescence et leur caractère inopérant. Elles jettent plutôt un discrédit sur les techno-diplomates du Département d’Etat et les politiciens congolais qui sont les sources des informations nourrissant ce type de décision. Cette légèreté démontre la pertinence de la position de l’ancien Secrétaire d’Etat, le Texan Rex Tillerson, qui pointait du doigt la fonctionnalité trop mécanique, tinté d’idéalisme béat, des «democratoperatives »du Département d’Etat.

Dans cette cogitation, sans remettre en question la légitimé du Département d’Etat de sanctionner qui il veut, il est question de proposer un regard critique sur la rationalité de ces sanctions par rapport au contexte de la RDC. La visée est d’en relever les contradictions (son illogisme) et son inopportunité par rapport à la nouvelle dynamique politique de la RDC. Ensuite, la réflexion insiste sur l’urgence d’une réorientation de la diplomatie Congolaise aux USA. Elle plaide pour plus de robustesse dans les interactions stratégiques pour mobiliser le soutien politique et économique des cercles de puissance aux USA afin de protéger la RDC et ses intérêts.

1. LE COMMUNIQUE DU DEPARTEMENT D’ETAT EST CONTRADICTOIRE ET MALHABILE

Les diplomates bureaucratiques du Département d’Etat ne sont pas parfaits. Ils commettent souvent des erreurs. Les annales tant des académiciens que des medias des USA abondent des cas éloquents. De la Crise de la Baie de Cochons, en passant par le désastre du Vietnam, aux guerres de l’Irak et de l’Afghanistan, et aujourd’hui le cas de la Corée du Nord, les occurrences sont légion. Souvent, les diplomates en poste dans ces pays, ou leurs collègues opérant aux desks des pays à Washington, se fient aux propos des politiciens qui veulent faire triompher leurs causes, pour faire prendre des positions déficientes au Département d’Etat.

Regardons le texte portant ces sanctions et examinons le contexte afin d’en cerner les incohérences. Primo, son titre porte sur «la désignation publique, la restriction de visa sur certaines autorités Congolaises à cause de leur implication dans une corruption significative, la violation des droits humains et la compromission de la démocratie» (traduction de l’auteur). Connaissant l’esprit et la rigueur de la politique américaine en cette matière, on ne voit pas comment ces griefs gravissimes n’attirent que la dénonciation publique et la restriction de visa. Force est de noter que la promotion de la démocratie dans le monde est un élément fondamental de la vision du Département d’Etat. Et donc on ne voit pas comment des gens qui voguent à contre-courant d’un élément de la vision du dudit Département d’Etat se voient simplement infliger la sanction de ne plus voyer aux USA – dont ils peuvent se passer. Il y a là un décalage illogique entre les sanctions et leurs causes. Cela révèle une décision prise dans une notable légèreté analytique. Cela arrive souvent chez les techno-diplomates du Département d’Etat dans d’innombrables dossiers.
Secundo, le texte porte un gravissime illogisme. Il s’ouvre par ce paragraphe qui en est le postulat premier :

“The elections reflect the desire of the people of the D.R.C. for change and accountable government institutions. However, there are legitimate concerns over the conduct and transparency of the electoral process”.
Traduction:

“Les élections reflètent le désire du people de la RDC pour le changement et pour des institutions gouvernementales redevables. Cependant, il y a des préoccupations légitimes au sujet de la conduite et la transparence des élections.”
Comme on le voit, s’il y avait des preuves irréfutables et accablantes, le texte n’aurait pas parlé de “préoccupations légitimes” (legitimateconcerns) mais des “preuves irréfutable’ (irréfutable évidence). Dans les logiques textuelles américaines en cette matière, dans ce genre de documents lorsque l’on parle de « legitimateconcerns», il est souvent question des préoccupations portées par les politiciens ou la société civile des pays concernés vers le Département d’Etat, plus que des preuves que celui-ci détiendrait. Bien plus grave encore, Il est illogique d’affirmer que les élections reflètent le désire du Peuple tout en assertant dans le même paragraphe que ces mêmes élections portent des doutes quant à leur conduite et leur transparence.

Tertio, les sanctions sont inopérantes par leur inopportunité dans le temps. Alors qu’au début du mois de Janvier 2019, les européens émettaient explicitement des doutes, en prenant à leur compte les réfutations brandies par la CENCO, le Département d’Etat avait affiché un mutisme réconfortant les Congolais. La diplomatie américaine avait pris acte de la prouesse d’une passation pacifique de pouvoir unique en son genre en Afrique Centrale. Mais, pourquoi prendre des sanctions maintenant, avec le risque de créer des troubles dans un pays qui s’est déjà acclimaté à sa nouvelle dispensation, et pendant que les contestataires voient leur élan s’estomper ? Face à cette question il y a deux réponses possibles. La première est que le Département d’Etat est au courant des manœuvres de corruption aux élections des gouverneurs et sénateurs. Ainsi, la diplomatie américaine voudrait faire pression sur les autorités Congolaises afin d’éviter la métastase de cette mafia politico-électorale. La deuxième réponse est que les politiciens Congolais qui croyaient remporter les élections ont amplifié leurs démarches de contestation en mobilisant leurs réseaux des démocrates zélés au Département d’Etat.

Ces deux réponses sont toutes valides. Mais, elles révèlent alors une grave maladresse des diplomates bureaucrates de Washington initiateurs de ces sanctions. Même si leur démarche est légitime, cela ne nécessitait pas des sanctions jetant le doute sur le processus électoral, au risque d’embraser la RDC. Cette démarche est une vraie bourde diplomatique Département d’Etat. Sa perspicacité en matière politique de la RDC est discréditée. Mais, en plus des lacunes de cette initiative, elle révèle la faiblesse de notre diplomatie vis-à-vis des USA. Il convient d’explorer cette dimension.

 

2. LA VULNERABILITE DE LA RDC AUX USA ET L’EROSION DE SON ANCRAGE DIPLOMATIQUE DEPUIS 1997.

Depuis la chute du régime du Président Mobutu, la RDC a perdu son prestige et son ancrage dans les puissants réseaux d’influence que le Zaïre possédait aux USA. Alors que sous Mobutu le Zaïre fut le pays de référence sur l’Afrique et surtout l’Afrique Centrale, aujourd’hui la RDC est un pays marginal à Washington. Cette dramatique érosion de notre machine diplomatique aux USA découle principalement de l’attitude idéologico-politique des «nationalistes de gauche» qui gèrent le pouvoir en RDC depuis 1997.

Ainsi, la RDC a opéré avec un système diplomatique porteur d’une propension anti-américaine. Le discours de la balkanisation qui serait orchestrée par les américains et les capitalistes américains concoctant les guerres en RDC, nourrit aussi cet anti-américanisme congolais. Un ambassadeur américain avait même envoyé une analyse pertinente à ce sujet au Département d’Etat. Le document fut dévoilé par Wikileaks. Par ailleurs, certains propagandistes prochinois à Kinshasa vont jusqu'à discréditer les USA comme une puissance en déclin. Elle doit donc être marginalisée (sinon ignorée) en faveur de la Chine, seule porteuse de salut pour la RDC et aidant sans compromettre la souveraineté nationale.

Tous ces aspects, et bien d’autres, ont fait que notre diplomatie aux USA est très superficielle. Nous y gardons une ambassade par pure formalité. L’imposante bâtisse acquise sous Mobutu et qui faisait la fierté du Zaïre à Washington, non loin de la Maison Blanche, a même été abandonnée à la ruine. Tout un symbolisme. La RDC loue des bureaux pour son ambassade à Washington. Pendant 17 ans le régime congolais n’a opéré aucune démarche fulgurante d’ancrage durable dans les foyers de puissance ou auprès des personnalités marquantes aux USA. Bien au contraire, toutes les initiatives qui ont été menées vis-à-vis des Américains furent essentiellement des manœuvres politiciennes situationnistes. Elles visaient la protection du régime aux moments des crises en RDC et pour contrer les pressions américaines intenses. Pour preuve : depuis 2001, aucun Président Américain, ni une délégation américaine de portée diplomatique durable et structurante, n’est arrivée en RDC, alors que ce pays est le plus stratégique de l’Afrique.

Tous les présidents américains en tournée africaine vont ailleurs, sauf chez nous. Hillary Clinton est venue en RDC plus dans son élan de démocrate zélée dans la projection de sa campagne électorale. Nikky Haley, qui dans sa position d’Ambassadrice des USA à l’ONU n’a aucune faculté de configuration structurelle des rapports entre les deux pays, est arrivée en RDC uniquement pour nous influencer à organiser les élections. C’est connu que sa démarche découlait des lobbyings intenses de certains opposants Congolais au Congrès des USA. Depuis la fin du régime Mobutu, aucune haute autorité politique Congolaise n’a su nouer des relations particulières publiquement connues et susceptibles de restructurer nos rapports diplomatiques, avec des icônes de puissance politique, économique, diplomatique ou militaire aux USA. La RDC est donc vulnérable aux initiatives du genre des sanctions que nous déplorons aujourd’hui. Pourtant, le Nigeria, l’Afrique du Sud (state capture), croulent sous une corruption plus dévastatrice qu’en RDC : personne n’y a été sanctionné pour corruption!

 

CONCLUSION :

REPENSER LA VISION DE NOTRE DIPLOMATIE AUX USA A LA HAUTEUR DE LA DESTINEE MONDIALE DE LA RDC.

Les accusations portées contre les autorités Congolaise, dans des sanctions dont les déficiences textuelles et contextuelles, viennent d’être démontrées, portent une nature diffamatoire. Au plan du Droit public international pratiqué aux USA, Corneille Nangaa peut porter plainte contre le Département d’Etat aux USA-même. Le Département d’Etat est opéré par des diplomates bureaucratiques qui sont souvent induits en erreur. Même l’Etat Congolais peut porter plainte aux USA contre le Département d’Etat pour une initiative d’une inadmissible légèreté. Une conférence de presse de protestation par notre Ambassade devrait être initiée à Washington. L’Ambassadeur des USA à Kinshasa devrait être convoqué au Ministère des Affaires Etrangères. Corneille Nangaa a géré un cycle électoral hyper-complexe, mais avec un dénouement heureux. Tous les observateurs nationaux et internationaux, y inclus ceux de la MONUSCO, ont reconnu sa crédibilité.

Et plus gravissime, ces sanctions au fond déficitaire, loin d’avoir un impact constructif sur la RDC, sont plutôt dangereuses. Elles peuvent être exploitées par les forces du mal pour déstabiliser la RDC, en arguant que le Département d’Etat a affirmé que le processus électoral est douteux. Il est donc urgent que le Gouvernement Congolais recadre le Département d’Etat, avec élégance diplomatique, en soulignant la dangerosité de sa démarche. Le Congrès peut être saisi pour recadrer cette bourde diplomatique. Une telle démarche est conforme à l’esprit politique américain où même une décision de la Maison Blanche peut être contestée devant les cours attitrées ou au Congrès.

Mais, cette situation a surtout révélé notre vulnérabilité diplomatique aux USA. Il est certain que si nous avions des ancrages dans les cercles de puissance diplomatique, politique et économique au USA, ces sanctions assorties de déficience dans leur rationalité, mais très dangereuses pour une dispensation encore fragile, ne seraient pas initiées. Il n’existe pratiquement pas de plaideurs influents de la cause Congolaise à Washington. Aux USA la RDC ne fait que subir ou réagir. Notre capacité de collecte d’informations stratégiques et d’anticipation aux USA, par la mobilisation de nos relations stratégiques et « foyers d’intérêts économiques» est presque nulle. Maintenant que la RDC est devenue une démocratie libérale confirmée (même si elle est germinative), la philosophie diplomatique taillée par l’ancien régime, sur fond d’anti-américanisme et de nationalisme unipolaire, mérite d’être révisée.

Hubert KabasuBabuKatulondi
(Libre-penseur, écrivain)

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